Blues du book




C'est en 1998 que j'ai commencé à travailler dans l'édition. Des étoiles plein les yeux. Trop contente de pouvoir toucher la chaîne du livre. La génèse, la gestation, la naissance d'un livre. Il y a plus de livres que de lecteurs et on aura beau bouffer des pommes, le numérique ne créera pas plus de lecteurs. Depuis janvier, le book a le blues. On flippe de penser que nos enfants ne puissent pas savoir ce qu'est un libraire. On voit les chiffres en berne. Que réserve le numérique? La poésie s'éloigne de plus en plus, le marketing est roi. Une course en avant. Se tirer une balle dans le pied. Les livres ne se vendent plus aussi bien qu'avant. Trop, trop de livres. On bénit la loi Lang: le livre a un prix unique en France. Les libraires n'ont même pas le temps de déballer tous leurs cartons. Les auteurs ont peur de ne pas pouvoir payer leurs loyers en fin de mois. Peut-on vivre quand on écrit, le doit-on? La crise est là. Pas de pognon. L'édition est schizophrène. Il faut produire moins de livres, mais produire des livres rapporte. Paradoxe. Une nouveauté chasse une nouveauté. Les sorciers et les vampires tirent la langue! Au suivant! L'avenir est incertain. Mais que c'est bon de tourner les pages d'un bon livre. Que c'est bon de découvrir qu'un ami n'a pas lu un livre qu'on a adoré et qu'on a envie de lui faire découvrir. Que c'est bon un livre qui ne prend le lecteur pour un con. Que c'est bon de parler avec certains auteurs. Que c'est bon de visiter l'atelier de certains illustrateurs! Que c'est bon de lire, de fuir, d'imaginer, de fantasmer! Que c'est bon de voir son fils de 20 mois s'émerveiller devant une toute petite mouche, des oxiseaux, des fourmis ou des maximonstres. Que c'est bon quand la magie opère! Que c'est bon de lire la Princesse de Clèves! Que c'est bon de mettre des mots sur les maux, sur cette société qui ne tourne pas rond, sur des sentiments. Que c'est bon d'être conseillé par un libraire, d'avoir ce rapport à l'humain, ce partage, cette expertise. Même si les nouvelles ne sont pas tous les jours fastueuses, croire encore un peu à cet objet qu'est le livre, son odeur, sa texture, sa forme, sa sensualité, son noir sur blanc, son papier, sa fabrication, sa couleur, ses images. Produire moins mais produire mieux. Y croire encore un peu.